Posidonie : de l’herbe dans la mer ?

À la mer, vous avez peut-être déjà eu la chance d’entendre parler des « herbiers de Posidonie ». À première vue, lorsqu’on en aperçoit un brin échoué sur la plage, on pourrait croire qu’il s’agit d’une algue ordinaire. De couleur brune, légèrement blanchie par le sel marin : rien de très enthousiasmant. Mais dans l’eau, à quoi ressemble la vie de cette Posidonie ? Et pourquoi parle-t-on d’« herbiers » ?

Posidonia oceanica

Surprise de l’évolution

Se pencher d’un peu plus près sur un détail qui nous semble insignifiant dans la nature nous emmène toujours sur des terrains passionnants. La Posidonie en est l’un des plus beaux exemples. Car Posidonia oceanica n’est pas une algue, mais l’une des rares plantes à fleurs aquatiques qui peuplent la Terre. Le fait qu’elle soit une plante à fleurs pose logiquement la question de sa place dans l’évolution des êtres vivants, puisque les plantes à fleurs se sont développées hors de l’eau, au moment où le milieu terrestre a été colonisé.

On sait que la vie est apparue sur Terre il y a environ 3,5 milliards d’années, dans l’eau. Durant des milliards d’années, des organismes y ont évolué jusqu’à devenir, pour certains, des êtres cellulaires capables de pratiquer la photosynthèse.  Ainsi, sont arrivées les plantes à chlorophylle, dont certaines ont quitté le milieu marin pour s’installer sur la terre, il y a environ 475 millions d’années. Des plantes à fleurs sont apparues dans ce nouveau milieu. Puis, environ 350 millions d’années après être sorties de l’eau, au Crétacé, certaines plantes sont retournées vivre sous l’eau. C’est de cette façon qu’ont émergé des plantes à fleurs aquatiques, comme la Posidonie.

À la différence des plantes terrestres, ou aquatiques comme la Posidonie, une algue n’a pas de racines, de tige, ni de feuilles. Elle est faite d’un thalle, divisé, chez certaines espèces, en trois parties : crampons, stipe (du latin stipes, tronc) et fronde (du latin frons, -ondis, feuillage) ou lame.

Une plante endémique de la Méditerranée

Nous connaissons aujourd’hui quelques dizaines d’autres espèces de plantes à fleurs aquatiques, dont seulement cinq sont présentes en Europe. À côté des 20 000 espèces d’algues observables sans instruments, à l’œil nu, les plantes à fleurs aquatiques font figure d’exception. Pourtant, la Posidonie joue un rôle essentiel dans l’écosystème marin.

Les quatre autres plantes à fleurs marines d’Europe
sont la Zostère marine (Zostera marina), aux feuilles plus longues que la Posidonie, la Zostère naine (Zostera noltii), aux feuilles plus petites et plus fines, comme la Cymodocée (Cymodocea nodosa), et enfin l’Halophile stipulée (Halophila stipulacea), plante invasive originaire de la mer Rouge.

Posidonia oceanica est une espèce endémique de la mer Méditerranée, c’est-à-dire qu’elle ne pousse que sur ce territoire. On la retrouve sur tout le pourtour méditerranéen, excepté sur les côtes les plus orientales, entre la Syrie et l’Égypte. C’est une plante que l’on peut voir en eau peu profonde et que l’on ne trouve pas au-delà de 40 mètres de profondeur.

Feuilles caduques, fleurs et fruits

Lorsque l’on observe Posidonia oceanica dans l’eau, la première chose qui frappe est la densité de son implantation. Ce que l’on nomme les « herbiers de Posidonie » sont les prairies constituées par la plante. Elles s’agitent lentement sous l’effet des courants de la même manière qu’un champ ondule sous le vent.

Herbier de Posidonie

Herbier de Posidonie

Les algues n’ont pas de racines et ne produisent pas de fleurs, contrairement à une plante à fleurs telle que la Posidonie. En s’approchant de celle-ci, on peut en effet observer ses solides rhizomes bruns, rampants (ils sont dits plagiotropes) ou dressés (orthotropes), qui tiennent lieu de tige.

De ces rhizomes, se développent des racines qui s’encrent dans le substrat marin. Dans l’autre sens, en direction de la lumière, part un faisceau de feuilles qui peuvent atteindre 80 centimètres de longueur et sont large d’environ dix millimètres, d’un vert assez vif. De nouvelles feuilles poussent tout au long de l’année, une feuille vivant en moyenne une demi-année. À la fin de leur croissance, les feuilles s’équipent d’une petite gaine basale, correspondant au pétiole. Lorsqu’une feuille meurt, seule la partie supérieure de la feuille (le limbe) se détache. La gaine, elle, reste en place. On la nomme alors « écaille ». Les écailles ainsi que les rhizomes de la Posidonie mettent très longtemps à se décomposer. Ils demeurent intacts pendant des siècles.

Faisceaux de Posidonie échoués sur la plage avec quelques feuilles encore vertes

Faisceaux de Posidonie échoués sur la plage avec quelques feuilles encore vertes

Pied de Posidonie avec écailles

On distingue ici des écailles (beiges) restées accrochées au rhizome, tandis que la plupart des limbes (verts) se sont détachés

Une partie des feuilles mortes s’accumule au pied des herbiers, constituant une litière qui se transforme lentement en sédiments. D’autres feuilles mortes arrivent sur les plages. Elles forment alors des « banquettes » qui peuvent dépasser deux mètres de hauteur.

Banquette de feuilles de Posidonies sur le rivage

Banquette de feuilles de Posidonies sur le rivage

En automne, ces banquettes peuvent être peu appréciées des promeneurs et des baigneurs. Pourtant, elles sont signe de bonne qualité de l’eau, puisqu’elles témoignent de la présence de Posidonies à proximité, et elles représentent pour les plages une protection importante contre l’érosion.

Pelotes de merAegagropile de Posidonie


En se décomposant, les feuilles de Posidonia oceanica se transforment peu à peu en fibres végétales qui, sous l’effet de l’eau, se compactent parfois de manière sphérique autour d’un reste de rhizome. Il en résulte une petite boule beige qui semble faite de poils et que l’on retrouve sur les plages. Nommées « aegagropiles », elles étaient autrefois utilisées par les vénitiens pour protéger leurs verreries pendant les transports.

Comme toute plante à fleurs, la Posidonie a une période de floraison. Celle-ci a lieu entre septembre et novembre, mais certaines années seulement. Les plantes semblent davantage fleurir lorsque l’été a été chaud. Environ cinq à dix fleurs poussent en groupe en haut d’un pédoncule, vertes comme leur plante. Les fleurs de la Posidonie sont hermaphrodites : à la fois mâles et femelles. Il leur est possible de s’auto-polliniser. Le fruit qui donne suite à la fleur met entre six et neuf mois à mûrir. On le surnomme « olive de mer » car il en a la forme, la taille et la couleur, sa teinte allant du vert au noir. Lorsqu’il se détache de la plante, autour du mois de juin, il part à la dérive. Il arrive que l’on en voie sur les rivages. Chaque fruit va flotter une dizaine de jours, s’éloignant de son lieu d’origine. Il va ensuite pourrir et laisser tomber son unique graine, qui, en germant dans le bon milieu, donnera naissance à une nouvelle plante. Un autre moyen de reproduction auquel recourt plus largement la Posidonie est la reproduction végétative par boutures. C’est alors un clone de la plante mère qui apparaît.

Un écosystème digne des récifs coralliens

Outre leur aspect magique de forêts sous-marines et les observations qu’ils nous permettent de faire de la faune qui vit autour d’eux, les herbiers de Posidonie rendent de nombreux services à l’environnement marin. En plus de protéger les plages de l’érosion grâce à leurs feuilles mortes, les herbiers stabilisent les fonds, diminuent la force des courants, participent à la réduction de la turbidité (c’est-à-dire au fait d’avoir une eau trouble) en retenant les particules. Ils produisent de l’oxygène et capturent du carbone. Ils offrent de la nourriture à de nombreuses espèces, à la fois sur place mais aussi de manière délocalisée, grâce aux feuilles mortes qui quittent les herbiers. Ils sont aussi un lieu de ponte et d’élevage pour les poissons.

Banc de Castagnoles juvéniles dans les herbiers

Banc de Castagnoles juvéniles dans les herbiers

Le terme Posidonie vient de Poséidon, Dieu des mers et des océans dans la mythologie grecque.

Rhizomes, écailles, racines, et sédiments, constituent ce que l’on nomme la « matte ». Dans certaines baies, les herbiers de Posidonie ont accumulé cette matte jusqu’à parvenir, au bout de plusieurs milliers d’années, au ras de la surface de l’eau. Ils constituent alors des récifs-barrières qui forment un lagon abrité. En France, on peut encore en admirer de beaux à Port-Cros, au Brusc, à Giens et en Haute-Corse. Mais beaucoup de ces récifs ont été détruits pour laisser place à des aménagements portuaires, à des plages… ou à des terre-pleins pour implanter des supermarchés.

Chaine de bateau dans Posidonie

La destruction de ces récifs, et plus largement des herbiers de Posidonie, est irréversible si l’on considère la lenteur à laquelle ils se reconstituent (tout juste cinq centimètres par an). Quelques dizaines de mètres détruits équivalent à l’abattage d’un monument naturel historique millénaire. La pollution de l’eau, l’ancrage de bateaux, l’introduction d’espèces envahissantes, sont quelques autres exemples des causes de régression de la Posidonie. Posidonia Oceanica régresse en effet de manière inquiétante. Un réseau de surveillance s’est mis en place et des mesures réglementaires ont été prises pour enrayer la tendance.

Au niveau européen, la Posidonie est protégée par la Convention de Berne.
En France, l’arrêté du 19 juillet 1988 interdit la destruction, le colportage, la mise en vente, la vente ou l’achat et l’utilisation de tout ou partie de la plante.
Des mesures de protection indirecte comme la mise en place d’aires protégées bénéficient aussi à la Posidonie.

Des essais de réimplantation manuelle de la Posidonie sont aussi menés, mais ce travail de titan ne peut rattraper la perte des siècles de travail fournis par la nature. En outre, ces réimplantations ont tendance à excuser la poursuite de la destruction de l’espèce, la balance étant censée se rétablir par le biais de « mesures compensatoires ». La sauvegarde reste pourtant une priorité.

Il est dans l’air du temps de chiffrer les services rendus par un écosystème en termes économiques. Sans entrer dans le détail du nombre d’euros qu’ils « rapportent » chaque année, les herbiers de Posidonie nous fournissent concrètement des services considérables, à commencer par le fait qu’ils nourrissent les poissons que nous consommons.

À votre prochain passage sur une plage de méditerranée, une banquette ou un aegagropile peut vous donner un indice de présence de la Posidonie tout près de vous. Il vous suffira alors d’un masque pour aller admirer Labres verts (Labrus virdis), Daurades rayées (Sarpa salpa), Castagnoles (Chromis chromis), Grandes nacres (Pinna nobilis) et Poulpes (Octopus vulgaris) au milieu des herbiers…

La Grande nacre, espèce protégée d’intérêt communautaire

La Grande nacre, espèce protégée d’intérêt communautaire

Références

Site AlgaeBase : http://www.algaebase.org.
BOISLEUX Géraldine, PÉAN Michel, HARMELIN Jean-Georges, Posidonia oceanica (L.) Delile, http://doris.ffessm.fr/fiche2.asp?fiche_numero=265 (page consultée en février 2014).
BOUDOURESQUE C. F., BERNARD G., BONHOMME P., CHARBONNEL E., DIVIACCO G., MEINESZ AL, PERGENT G., PERGENT-MARTINI C., RUITTON S., TUNESI L., Préservation et conservation des herbiers à Posidonia oceanica, Ramoge, 2006.
DE CLERCQ Danielle, DELSATE Philippe, Étymons grecs et latins du vocabulaire scientifique français, Centre de Documentation pour l’Enseignement Secondaire et Supérieur, LLN, Belgique, 2000.
Site DORIS, Données d’Observations pour la Reconnaissance et l’Identification de la faune et de la flore Subaquatiques : http://doris.ffessm.fr.
Site The Global Invasive Species Database, Invasive Species Specialist Group de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature : http://www.issg.org/database/welcome.
Site GIS Posidonie, Groupement d’Intérêt Scientifique pour l’environnement marin, http://mio.pytheas.univ-amu.fr/gisposidonie.
Site de l’Inventaire National du Patrimoine Naturel proposé par le Muséum National d’Histoire Naturelle : http://inpn.mnhn.fr.
MEINESZ Alexandre (coll.), Méditerranée mer vivante, Lions club mer de Nice, 2013.
Site Tela Botanica, réseau de la botanique francophone : http://www.tela-botanica.org/site:botanique.
WOOD Lawson, Faune et flore sous-marines de la Méditerranée, Delachaux et Niestlé, 2011.
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